Vous avez probablement entendu parler des cinq étapes du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, l’acceptation. Ce modèle, issu du travail d’Elisabeth Kübler-Ross (1969), est enseigné depuis des décennies dans les formations de psychologie, de travail social, des coachs et des thérapeutes. Il figure encore dans des guides de pratique. Il structure les échanges avec les personnes endeuillées.
Et pourtant, ce que vous allez lire va peut-être changer la façon dont vous accompagnez le deuil.
En 2017, Margaret Stroebe (Université d’Utrecht), Henk Schut et Kathrin Boerner ont publié dans la revue OMEGA – Journal of Death and Dying une revue critique exhaustive de la théorie des étapes. Leur conclusion est sans ambiguïté : ce modèle ne repose sur aucune base empirique solide, il est conceptuellement imprécis, et son usage peut causer du tort aux personnes endeuillées.
Ce n’est pas une critique marginale. C’est le constat partagé d’une large communauté scientifique internationale spécialisée en deuil et en santé mentale.
Ce que Kübler-Ross a vraiment observé et ce qu’on en a fait
Il est important de rappeler un point souvent oublié : Kübler-Ross n’a jamais étudié les personnes endeuillées au départ. Son ouvrage « On Death and Dying (1969) » décrivait les réactions de patients en fin de vie face à leur propre mort. Elle a par la suite étendu ce modèle aux proches survivants, sans validation scientifique spécifique.
Le modèle repose sur des entretiens cliniques non systématiques, sans protocole de recherche rigoureux. Kübler-Ross elle-même a tenté de rétropédaler dans ses dernières publications, affirmant que les étapes n’étaient pas censés être prescriptives. Mais l’outil de communication était en place : en 2007, On Death and Dying comptait plus de 11 000 citations sur Google Scholar, et les étapes avaient été enseignées dans 125 000 cours dans les universités, séminaires, écoles médicales et institutions de travail social.
La diffusion a précédé la validation. Et c’est précisément là que le problème se situe.
5 problèmes fondamentaux identifiés par la recherche
Stroebe, Schut & Boerner (2017) identifient cinq grandes catégories de critiques :
1. Absence de fondements théoriques
Le modèle de Kübler-Ross ne repose sur aucune théorie explicative. Il ne répond pas à la question fondamentale : pourquoi les personnes endeuillées vivent-elles ce qu’elles vivent ? Les phases décrites par Bowlby, contemporain de Kübler-Ross, s’inscrivaient dans la théorie de l’attachement et avaient une fonction explicative. Les étape de Kübler-Ross, eux, décrivent sans expliquer.
Les étapes du deuil ne nous apprennent pas grand-chose sur la façon dont les personnes peuvent faire face à la perte, sur les raisons pour lesquelles elles peuvent éprouver différents degrés et types de détresse à différents moments et sur la façon dont elles s’adaptent, au fil du temps, à la vie sans l’être cher. Bonanno & Boerner (2007).
2. Confusion conceptuelle
Les cinq étapes mélangent des construits de nature différente : des états émotionnels (colère, dépression), des processus cognitifs (déni, marchandage) et un état final supposé (acceptation). Ces catégories ne sont pas comparables entre elles et ne s’articulent pas selon une logique séquentielle cohérente.
Que signifie « aller au-delà de la dépression » quand la dépression est aussi un trouble clinique distinct ? Le modèle entretient une ambiguïté qui complique l’évaluation clinique plutôt qu’elle ne l’éclaire.
3. Manque de validation empirique
Le modèle de Kübler-Ross ne repose pas sur une enquête empirique systématique menée auprès de personnes endeuillées : ses observations proviennent d’entretiens cliniques avec des patients en fin de vie, sans protocole de recherche rigoureux. Parkes (2013) le résume ainsi : On Death and Dying n’était rien d’autre qu’une collection d’études de cas sous forme de conversations avec des mourants. Peu de tests empiriques du modèle ont été conduits dans les décennies suivantes, en partie parce qu’il est difficile de le faire (Archer, 1999).
Les rares études disponibles n’apportent pas de soutien à l’idée d’une progression séquentielle : si des réactions émotionnelles et cognitives variées sont bien observées chez les personnes endeuillées, rien ne confirme qu’elles se succèdent dans un ordre défini.
4. L’existence de modèles alternatifs plus valides
La recherche contemporaine a développé des approches beaucoup plus représentatives de la diversité réelle des vécus.
Parmi les principales :
- Le Modèle en Double Processus (Stroebe & Schut, 1999) : il décrit l’oscillation normale entre orientation vers la perte et orientation vers la restauration — une dynamique fluctuante au fil du temps.
- Les trajectoires de résilience (Bonanno, 2004) : quatre profils distincts (résilience, rétablissement, deuil chronique, dépression pré-existante améliorée) mieux représentatifs des réalités observées.
- Les Styles de Deuil (Doka & Martin) : deux orientations dominantes — intuitive (expression émotionnelle) et instrumentale (action, résolution de problèmes) — avec un continuum entre les deux.
- La Reconstruction du Sens (Neimeyer) : l’importance de reconstruire une cohérence narrative après la perte.
- Les Liens Continus (Klass, Silverman & Nickman) : le maintien d’un lien intérieur avec le défunt comme processus adaptatif, non pathologique.
Ces modèles ne se substituent pas les uns aux autres : ils s’articulent et offrent des entrées différentes pour comprendre et accompagner chaque personne dans sa singularité.
5. Les effets délétères du modèle sur les personnes endeuillées
C’est le point le plus préoccupant. Quand les étapes sont présentées , même implicitement, comme un parcours attendu, les personnes qui ne s’y reconnaissent pas peuvent interpréter leur vécu comme une anomalie.
Des professionnels de l’accompagnement rapportent que des personnes consultent précisément parce qu’elles ne traversent pas les étapes « dans le bon ordre ». La culpabilité et l’inquiétude générées par le modèle peuvent aggraver une souffrance déjà présente.
La personne qui reprend le travail rapidement, qui ne pleure pas, qui rit encore, qui n’est pas en colère, elle ne « fait pas mal son deuil ». Elle vit son deuil. C’est une différence fondamentale.
Une croyance erronée dans le modèle des étapes peut avoir des conséquences dévastatrices. Non seulement elle peut amener les personnes endeuillées à penser qu’elles ne font pas face correctement, mais elle peut aussi entraîner un soutien inefficace de la part de leurs proches, et des réponses potentiellement nuisibles de la part des professionnels de santé. » (Silver & Wortman, 2007, cités par Stroebe, Schut & Boerner, 2017)
Ce que cela change concrètement dans la pratique
Ces résultats constituent une invitation à mettre à jour le cadre de référence. Voici quelques principes issus directement des recommandations de Stroebe, Schut & Boerner (2017) :
Ne pas attendre d’étapes
Il n’existe pas de progression attendue. La diversité des vécus est la norme, pas l’exception. Accompagner une personne endeuillée, c’est partir de son vécu réel, pas d’un schéma préconçu.
Renoncer aux attentes prescriptives
Des formulations comme « vous devriez maintenant ressentir de la colère », « vous n’avez pas encore fait votre travail de deuil », ou « l’acceptation va venir » peuvent nuire. Elles imposent une norme là où il devrait y avoir une exploration ouverte du vécu de la personne.
Savoir repérer les complications sans les surestimer
La majorité des personnes endeuillées traversent leur deuil sans avoir besoin d’une intervention professionnelle spécialisée. Les complications existent, le Trouble du Deuil Prolongé (DSM-5-TR, 2022) est une réalité clinique, mais elles concernent une minorité.
S’appuyer sur des modèles plus représentatifs
Le Modèle en Double Processus, les trajectoires de résilience de Bonanno, les styles de deuil de Doka & Martin offrent des grilles de lecture à la fois plus fidèles à la réalité clinique et plus utiles pour adapter sa posture, ses mots et ses interventions à chaque personne.
En résumé
Le modèle des étapes du deuil de Kübler-Ross n’a pas de fondement empirique solide, mélange des construits hétérogènes, ne permet pas d’identifier les personnes à risque, et peut nuire aux personnes endeuillées qui ne se reconnaissent pas dans ce schéma. La recherche contemporaine offre des alternatives plus valides, plus utiles, et plus respectueuses de la diversité des vécus.
Références scientifiques
Stroebe, M., Schut, H., & Boerner, K. (2017). Cautioning health-care professionals: Bereaved persons are misguided through the stages of grief. OMEGA – Journal of Death and Dying, 74(4), 455-473. DOI: 10.1177/0030222817691870
Bonanno, G. A., Wortman, C. B., Lehman, D. R., et al. (2002). Resilience to loss and chronic grief: A prospective study from preloss to 18-months postloss. Journal of Personality and Social Psychology, 83(5), 1150.
Bonanno, G. A. (2004). Loss, trauma, and human resilience: Have we underestimated the human capacity to thrive after extremely aversive events? American Psychologist, 59(1), 20.
Aneshensel, C. S., Botticello, A. L., & Yamamoto-Mitani, N. (2004). When caregiving ends: The course of depressive symptoms after bereavement. Journal of Health and Social Behavior, 45(4), 422-440.
Zhang, B., Mitchell, S. L., Bambauer, K. Z., Jones, R., & Prigerson, H. G. (2008). Depressive symptom trajectories and associated risks among bereaved Alzheimer disease caregivers. American Journal of Geriatric Psychiatry, 16(2), 145-155.
Kübler-Ross, E. (1969). On death and dying. Macmillan.
Silver, R. C., & Wortman, C. B. (2007). The stage theory of grief. JAMA, 297, 2692-2694.
Stroebe, M., & Schut, H. (1999). The dual process model of coping with bereavement: Rationale and description. Death Studies, 23(3), 197-224.
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