En tant que professionnels accompagnant des personnes endeuillées, comprendre les différents styles de deuil est essentiel pour offrir un soutien adapté et personnalisé. Les travaux de Kenneth Doka et Terry Martin offrent un cadre théorique précieux qui dépasse les modèles linéaires traditionnels comme celui de Kübler-Ross. Cette approche reconnaît la complexité et la singularité des réactions face à la perte, permettant d’affiner nos interventions et d’éviter les écueils d’une vision standardisée du processus de deuil.
Fondements théoriques du continuum des styles de deuil
Le dépassement des modèles traditionnels
Contrairement au modèle par étapes de Kübler-Ross (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation, Doka et Martin proposent une vision dynamique où chaque individu se situe sur un continuum entre deux pôles principaux. Cette conceptualisation permet de s’affranchir d’une vision normative du deuil et reconnaît l’influence de multiples facteurs : personnalité, culture, attentes sociales et non uniquement le genre.
Typologie des styles de deuil
Le style intuitif
Caractérisé par une expression émotionnelle manifeste, ce style se traduit par :
- Verbalisation fréquente des émotions
- Recherche active de soutien social
- Besoin de partager les souvenirs du défunt
- Manifestations physiques du chagrin (pleurs, fatigue)
Les personnes présentant ce style bénéficient particulièrement des approches thérapeutiques centrées sur l’expression émotionnelle et les groupes de parole.
Le style instrumental
Se manifestant par une approche cognitive et comportementale du deuil :
- Canalisation de l’énergie dans des projets concrets
- Expression limitée des émotions
- Recherche de solutions pratiques
- Tendance à l’hyperactivité
L’accompagnement de ces personnes gagne à intégrer des modalités d’action et de résolution de problèmes plutôt qu’une focalisation exclusive sur l’expression émotionnelle.
Le style mixte
Représentant la majorité des endeuillés, ce style combine :
- Alternance entre phases d’expression émotionnelle et périodes d’action
- Flexibilité adaptative selon les contextes
- Oscillation entre besoin de verbalisation et d’engagement concret
Le style dissonant
Particulièrement important à identifier en contexte clinique :
- Conflit entre le style naturel de la personne et les attentes sociales
- Risque accru de complications du deuil
- Souffrance supplémentaire liée au sentiment d’inadéquation
Outils diagnostiques pour l’identification des styles de deuil
Indicateurs cliniques à observer
- Manifestations comportementales :
- Fréquence et intensité des expressions émotionnelles
- Types d’activités initiées spontanément
- Rapport au corps et somatisations éventuelles
- Discours sur la perte :
- Prédominance du registre émotionnel ou factuel
- Références temporelles (passé/futur)
- Degré de détail dans l’évocation du défunt
- Mécanismes d’adaptation privilégiés :
- Recherche de soutien vs isolement
- Ritualisation vs pragmatisme
- Expression créative vs organisation matérielle
Grille d’évaluation clinique
Développer une grille d’observation structurée permettant de situer la personne sur le continuum peut s’avérer utile. Cette évaluation devrait être répétée à différents moments du suivi, le style pouvant évoluer au cours du processus.
Implications pour la pratique professionnelle
Adapter les modalités d’intervention
- Pour les personnes de style intuitif :
- Privilégier les espaces d’expression émotionnelle
- Valider la légitimité des manifestations affectives
- Proposer des supports expressifs (écriture, art-thérapie)
- Faciliter l’intégration à des groupes de parole
- Pour les personnes de style instrumental :
- Proposer des tâches concrètes liées au processus de deuil
- Respecter le besoin de contrôle et d’action
- Valoriser les initiatives commémoratives
- Utiliser des approches cognitives et comportementales
- Pour les personnes de style mixte :
- Offrir un cadre flexible alternant expression et action
- Aider à identifier les moments propices à chaque modalité
- Favoriser l’intégration cognitive des expériences émotionnelles
- Pour les personnes en dissonance :
- Travailler sur la légitimation de leur style naturel
- Réduire l’écart entre attentes sociales et vécu personnel
- Prévenir les complications liées au sentiment d’inadéquation
Prévention des deuils compliqués
Le risque de deuil pathologique est particulièrement élevé dans deux situations:
- Lorsque le style de deuil n’est pas reconnu ou validé par l’entourage
- Dans les cas de deuils non reconnus socialement
L’intervention professionnelle doit alors:
- Légitimer explicitement le style de deuil de la personne
- Créer un espace sécurisant où ce style peut s’exprimer
- Anticiper les difficultés relationnelles liées aux différences de styles dans l’entourage
Médiation familiale et différences de styles
Comprendre les conflits familiaux sous l’angle des styles de deuil
Les tensions familiales après un décès peuvent souvent s’expliquer par des différences de styles de deuil mal comprises. Le professionnel peut alors :
- Expliciter ces différences aux membres de la famille
- Traduire les besoins spécifiques de chaque style
- Proposer des compromis intégrant les différentes approches
Protocole d’intervention familiale
- Phase d’évaluation :
- Identifier le style de deuil de chaque membre
- Repérer les points de tension liés à ces différences
- Évaluer les risques de deuils non reconnus
- Phase de psychoéducation :
- Présenter le modèle de Doka de manière accessible
- Normaliser les différences observées
- Valoriser la complémentarité potentielle des styles
- Phase d’harmonisation :
- Élaborer des rituels hybrides satisfaisant différents styles
- Établir un calendrier partagé respectant les besoins de chacun
- Définir des espaces dédiés à chaque modalité d’expression du deuil
Le deuil non reconnu: un risque majeur à identifier
Kenneth Doka a également conceptualisé la notion de « deuil non reconnu », particulièrement pertinente pour les professionnels. Ce concept désigne les situations où :
- La personne éprouve un sentiment de perte mais n’a pas de droit socialement reconnu de s’endeuiller
- Les sources habituelles de soutien ne sont ni disponibles ni efficaces
- L’endeuillé est exclu des rites permettant de dire adieu
Ces situations exacerbent la colère, la culpabilité et le sentiment d’impuissance, augmentant significativement le risque de deuil pathologique.
Populations à risque
- Personnes vivant un deuil périnatal
- Endeuillés après un suicide ou une overdose
- Proches non reconnus légalement (ex-conjoints, amis intimes)
- Personnes intellectuellement handicapées dont on minimise la compréhension de la perte
Interventions spécifiques
- Création de rituels alternatifs
- Validation explicite de la légitimité du deuil
- Mise en relation avec des groupes spécifiques
- Plaidoyer pour une reconnaissance sociale élargie des différentes formes de deuil
Conclusion : vers une pratique intégrative
L’approche de Doka nous invite à dépasser la vision normative du deuil pour adopter une posture professionnelle :
- Centrée sur la singularité de chaque processus
- Attentive aux facteurs culturels et contextuels
- Flexible dans les modalités d’accompagnement proposées
Cette perspective permet d’éviter l’écueil d’une standardisation des interventions qui risquerait d’invalider l’expérience unique de chaque endeuillé. Comme le souligne Doka, il n’existe pas de hiérarchie entre les styles, mais des « dialectes différents du même langage universel » de la perte.
En tant que professionnels, notre rôle n’est pas d’imposer un modèle unique de traversée du deuil, mais d’offrir un cadre suffisamment souple pour accueillir et soutenir chaque personne dans son cheminement singulier, tout en prévenant les complications liées à la non-reconnaissance de son style particulier.