L’Oscillation dans le Deuil : Une Voie Thérapeutique Innovante pour Favoriser la Résilience

Le deuil, cette expérience universelle et pourtant profondément personnelle, a longtemps été appréhendé à travers des modèles théoriques linéaires et séquentiels. Ces approches traditionnelles, bien qu’ayant contribué à notre compréhension du phénomène, présentent certaines limites dans leur application pratique. Cet article explore une perspective plus dynamique et nuancée : l’oscillation dans le deuil, un concept issu du modèle en double processus développé par Margaret Stroebe et Henk Schut, et son potentiel comme voie thérapeutique innovante pour accompagner les personnes endeuillées vers la résilience.

Au delà des modèles séquentiels : le modèle en double processus

Les limites des modèles traditionnels

Pendant des décennies, notre compréhension du deuil a été dominée par des approches séquentielles, telles que le célèbre modèle des cinq étapes de Kübler-Ross (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Ces modèles, bien qu’ayant le mérite de structurer notre compréhension du deuil, ont été critiqués pour leur rigidité et leur incapacité à refléter la diversité des expériences de deuil.

Comme le souligne Georges Bonanno, ces conceptions traditionnelles du deuil, qui préconisent un cheminement linéaire, « manquent souvent de bases scientifiques » et ne correspondent pas à la réalité observée empiriquement. En effet, la recherche contemporaine révèle une « hétérogénéité de réponses face à la perte » qui ne s’inscrit pas dans un schéma unique et prévisible1 .

Le modèle en double processus : une vision dynamique du deuil

En contraste avec cette vision linéaire, le modèle d’ajustement au deuil basé sur un double processus, proposé par Margaret Stroebe et Henk Schut en 1999, offre une perspective radicalement différente. Ce modèle décrit le deuil comme un processus dynamique où la personne endeuillée « oscillerait au cours de son deuil entre la confrontation et l’évitement de la perte ».

Concrètement, ce modèle identifie deux orientations fondamentales entre lesquelles la personne en deuil navigue naturellement :

  1. L’orientation vers la perte (loss-oriented) : moments où l’attention se porte sur la douleur de la perte, l’expression des émotions, les souvenirs du défunt et la réflexion sur la relation perdue.
  2. L’orientation vers la récupération (restoration-oriented) : périodes où l’endeuillé se concentre sur l’adaptation à un monde sans le défunt, développe de nouvelles compétences, réorganise sa vie et s’engage dans de nouvelles activités.

L’élément novateur de ce modèle réside dans la reconnaissance que « l’oscillation constante entre des stratégies de confrontation à la perte et de restauration permet à la personne en deuil d’alterner entre l’expression active des émotions et la recherche de sens, et l’évitement, qui peut inclure l’engagement dans des activités nouvelles ou le contournement des souvenirs douloureux ».

En quoi l’oscillation constitue-t-elle une voie thérapeutique innovante ?

Une approche qui respecte la complexité du deuil

Contrairement aux modèles traditionnels qui prescrivent un « travail de deuil » centré essentiellement sur la confrontation à la perte, l’approche basée sur l’oscillation reconnaît que le deuil nécessite un certain ‘dosage’ de ce travail de deuil, ponctué de périodes de répit. Cette vision s’aligne davantage avec la réalité empirique du deuil, où les personnes endeuillées alternent naturellement entre des moments d’intense émotion et des périodes où elles s’engagent dans la vie quotidienne. Cette reconnaissance de l’alternance comme processus naturel et nécessaire permet de dépathologiser certaines réactions au deuil qui, dans d’autres cadres théoriques, pourraient être interprétées comme des « évitements » problématiques ou des « dénis » de la réalité. L’oscillation légitime ces mouvements comme faisant partie intégrante d’un processus d’adaptation sain.

Une approche qui s’adapte à la diversité des expériences

L’une des forces majeures de l’approche basée sur l’oscillation est sa flexibilité. Elle ne prescrit pas un cheminement unique mais reconnaît que « chaque expérience est unique et personnelle ». Cette flexibilité est particulièrement précieuse dans un contexte thérapeutique, car elle permet d’adapter l’accompagnement aux besoins spécifiques de chaque personne endeuillée, à son rythme et à son style de coping.

Le modèle peut s’appliquer à divers types de pertes, comme « le décès d’un enfant, le deuil chez les aînés, mais aussi des situations de la vie comme le divorce ou la maladie chronique », ce qui élargit considérablement son champ d’application thérapeutique.

Modalités d’application thérapeutique de l’oscillation dans le deuil

Evaluation de la dynamique d’oscillation

Une première étape dans l’application thérapeutique consiste à évaluer comment la personne endeuillée navigue entre les deux orientations. Cette évaluation permet d’identifier si la personne tend à :

  • Rester figée dans l’orientation vers la perte (ruminations, immersion constante dans le chagrin)
  • Éviter excessivement la confrontation à la perte (hyperactivité, déni de l’impact émotionnel)
  • Osciller de manière dysfonctionnelle ou trop brutale entre les deux orientations
  • Maintenir une oscillation relativement équilibrée et adaptative

Facilitation d’une oscillation équilibrée

L’accompagnement thérapeutique vise à soutenir un mouvement d’oscillation adaptatif, ce qui peut impliquer de :

  • Encourager la confrontation à la perte pour les personnes qui tendent à l’évitement excessif
  • Promouvoir des périodes de répit et d’engagement dans des activités restauratrices pour celles qui restent bloquées dans le chagrin
  • Aider à développer des stratégies de transition plus douces entre les deux orientations
  • Normaliser et valider les deux orientations comme nécessaires et complémentaires

Intégration avec d’autres approches thérapeutiques

L’oscillation peut être intégrée dans diverses approches thérapeutiques :

  • Thérapie cognitive-comportementale : identification et modification des cognitions qui entravent l’oscillation adaptative
  • Pleine conscience : développement d’une conscience non jugeante des mouvements naturels entre confrontation et évitement
  • Approches narratives : exploration et intégration des récits liés tant à la perte qu’à l’adaptation
  • Art-thérapie : expression créative des expériences associées aux deux orientations

Impacts thérapeutiques de l’oscillation dans le deuil

Normalisation du deuil comme processus non-linéaire

L’une des contributions majeures de cette approche est la normalisation des hauts et des bas du deuil. En reconnaissant l’oscillation comme un processus naturel et nécessaire, elle permet aux personnes endeuillées de mieux comprendre et accepter leurs propres réactions, réduisant ainsi la tendance à l’auto-jugement et la culpabilité souvent associés à certaines phases du deuil.

Cette normalisation est particulièrement bénéfique pour réduire la détresse secondaire – la souffrance liée non pas directement à la perte elle-même, mais aux inquiétudes concernant la « normalité » ou l' »anormalité » de ses propres réactions.

Réduction du risque de deuil compliqué

En favorisant une oscillation équilibrée, cette approche peut contribuer à prévenir les formes de deuil compliqué caractérisées soit par un évitement prolongé de la confrontation à la perte, soit par une immersion excessive et persistante dans le chagrin.

En effet, « un équilibre entre confrontation et évitement est jugé nécessaire pour une adaptation saine au deuil ». Cette perspective permet d’identifier précocement les schémas d’oscillation potentiellement problématiques et d’intervenir de manière ciblée.

Autonomisation et auto-régulation

En rendant explicite et conscient ce processus naturel d’oscillation, l’approche thérapeutique aide les personnes endeuillées à développer leurs propres capacités d’auto-régulation. Elles apprennent à reconnaître leurs besoins changeants – tantôt de confrontation, tantôt de répit – et à y répondre de manière plus adaptative.

Cette capacité d’auto-régulation renforce le sentiment d’efficacité personnelle face au deuil, contrebalançant ainsi le sentiment d’impuissance souvent associé à la perte.

L’oscillation comme fondement de la résilience dans le deuil

Définition de la résilience dans le contexte du deuil

La résilience dans le deuil ne signifie pas l’absence de souffrance ou une récupération instantanée. Elle peut être définie comme « la capacité à réussir à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comporte normalement le risque grave d’une issue négative ».

Dans le contexte spécifique du deuil, Bonanno a identifié la résilience comme l’une des trajectoires les plus communes face à la perte, démontrant que la majorité des personnes endeuillées parviennent, avec le temps, à maintenir ou retrouver un fonctionnement stable malgré la douleur de la perte.

Comment l’oscillation favorise le développement de la résilience ?

L’oscillation soutient le développement de la résilience de plusieurs manières essentielles :

1. Prévention de l’épuisement émotionnel

En alternant entre confrontation et évitement, l’oscillation permet d’éviter l’épuisement émotionnel qui pourrait résulter d’une confrontation constante à la douleur de la perte. Les périodes d’orientation vers la récupération offrent des opportunités de ressourcement émotionnel qui renforcent la capacité à faire face à la perte sur le long terme.

2. Développement progressif de nouvelles compétences

L’orientation vers la récupération encourage le développement de nouvelles compétences et l’adaptation à de nouveaux rôles, ce qui renforce progressivement le sentiment de capacité et d’auto-efficacité. Ces nouvelles ressources deviennent des piliers de la résilience face aux défis futurs.

3. Maintien des connexions sociales

L’oscillation facilite le maintien des liens sociaux en permettant à la personne endeuillée de s’engager périodiquement dans des interactions sociales (pendant les phases d’orientation vers la récupération) sans nier pour autant la réalité et la légitimité de sa douleur (pendant les phases d’orientation vers la perte).

4. Intégration graduelle de l’expérience de perte

En naviguant entre les deux orientations, la personne endeuillée peut progressivement intégrer l’expérience de perte dans son histoire personnelle d’une manière qui préserve la connexion avec la personne décédée tout en permettant la poursuite d’une vie significative.

5. Développement d’une flexibilité psychologique

L’oscillation cultive une forme de flexibilité psychologique – la capacité à s’adapter aux circonstances changeantes et à tolérer des expériences intérieures difficiles – qui est fondamentale pour la résilience face à l’adversité.

Implications pratiques pour les professionnels de l’accompagnement

Evaluation et intervention basées sur l’oscillation

Les professionnels peuvent intégrer le concept d’oscillation dans leur pratique en:

  • Évaluant la dynamique d’oscillation chez leurs clients endeuillés
  • Identifiant les blocages potentiels dans ce processus naturel
  • Intervenant de manière ciblée pour faciliter un mouvement plus adaptatif entre les deux orientations
  • Aidant les clients à reconnaître et à valider leurs propres besoins changeants

Adaptation du rythme thérapeutique

L’approche basée sur l’oscillation invite également à adapter le rythme et le contenu des séances thérapeutiques pour refléter et respecter ce mouvement naturel :

  • Certaines séances pourront être centrées sur l’expression émotionnelle et l’exploration de la perte
  • D’autres séances pourront se concentrer sur les stratégies d’adaptation pratique et les projets futurs
  • La flexibilité dans l’approche thérapeutique devient ainsi un miroir de la flexibilité nécessaire dans le processus de deuil lui-même

Formation et supervision

Les professionnels bénéficieraient d’une formation spécifique sur le modèle du double processus et le concept d’oscillation pour:

  • Reconnaître leurs propres tendances à privilégier l’une ou l’autre orientation dans leur approche thérapeutique
  • Développer une gamme d’interventions adaptées aux différentes phases du processus d’oscillation
  • Superviser leurs interventions pour s’assurer qu’elles facilitent efficacement ce processus naturel

Conclusion : l’oscillation comme paradigme thérapeutique contemporain

L’oscillation dans le deuil représente un changement de paradigme significatif dans notre compréhension et notre accompagnement des personnes endeuillées. En reconnaissant la nature dynamique et non-linéaire du deuil, cette approche offre un cadre thérapeutique plus nuancé, flexible et personnalisable.

Pour les professionnels de la santé mentale et de l’accompagnement, l’intégration du concept d’oscillation dans leur pratique peut enrichir considérablement leur capacité à soutenir le processus naturel d’adaptation au deuil et à favoriser la résilience de leurs clients face à la perte.

Comme le souligne la recherche contemporaine, « l’adaptation et l’intégration progressives à la vie quotidienne, souvent rythmées par les obligations et engagements de la vie » font partie intégrante du processus de deuil. Cette vision d’une intégration progressive, facilitée par le mouvement d’oscillation entre confrontation et évitement, offre une perspective à la fois réaliste et optimiste sur la capacité humaine à faire face à l’une des expériences les plus douloureuses de l’existence.

En fin de compte, l’oscillation dans le deuil nous rappelle que le cheminement à travers la perte n’est ni linéaire ni prévisible, mais qu’il contient en lui-même les germes de la résilience et de la possibilité d’une vie qui, bien que transformée par la perte, peut retrouver sens et plénitude.

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  1. https://cn2r.fr/wp-content/uploads/2023/12/Dossier_scientifique_deuil_Cn2r_112023.pdf.
    ↩︎

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